sexuer les hormones

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  • Page mise à jour le 15/12/2015

Fabriquer le sexe, éduquer le genre.


Partie 1 : Sexuer les hormones.

 

Par Eva Rodriguez - BIOSEX

 

 

Du côté des glandes sexuelles

 

Chercher le site pertinent de la différence sexuelle est une entreprise à laquelle les sciences biomédicales n'ont cessé de travailler. Tour à tour logées dans le phénotype, les gonades, les hormones ou les chromosomes, les définitions du sexe et la recherche de critères, en dernier ressort infaillibles, n'ont cessé de se déplacer.

Au début du XXème siècle, avec l'avènement de l'endocrinologie, les hormones dites sexuelles deviennent les marqueurs scientifiques du sexe. Elles sont alors appréhendées comme de véritables agents chimiques de la masculinité et de la féminité et ce, d'autant plus, qu'on les rend responsables de toute une série de comportements propres au masculin et  au féminin.

Vers la fin des années 1880, divers médecins et physiologistes, intrigués par les fonctions que peuvent avoir les glandes sexuelles dans la détermination du sexe et dans la reproduction, vont s'intéresser aux sécrétions internes de certains organes (dont les glandes sexuelles) comme pouvant jouer un rôle dans l'explication des processus physiologiques. C'est dans ce contexte que les médecins, les biologistes et les vétérinaires vont porter une attention particulière aux glandes sexuelles pour y chercher et y trouver des traces de modifications des corps sexués, des comportements sexuels, de l'orientation sexuelle, allant même jusqu'à prétendre trouver des facteurs pouvant expliquer « l'identité sexuelle ».

Depuis l'antiquité, de nombreux paysans ont observé et rapporté des modifications physiques et comportementales sur les animaux castrés (chapons, boeufs...), bien que sans savoir exactement quel était le rôle joué par les glandes sexuelles.

En 1767, on peut citer par exemple une expérience du chirurgien britannique John Hunter (1728-1793), qui fut le premier à s'intéresser à la distinction entre caractères sexuels primaires et secondaires. Il tenta de greffer un testicule de coq dans la cavité abdominale d'une poule afin d'étudier les modifications des caractères sexuels secondaires. Cependant, dans ce cas précis, s'intéressant plus aux techniques de la greffe qu'à ses effets, il ne publia finalement pas ses résultats, qu'il jugeait par ailleurs peu signifiants (Freeman, Bloom et Mcguire, 2001).

C'est surtout au XIXe siècle que les physiologistes vont commencer à étudier de manière plus systématique le fonctionnement des glandes sexuelles, même si à cette période on continue de penser que l'organisme est régulé par des stimulis nerveux.

En 1849, le physiologiste Arnold Adolf Berthold (1803-1861)  entreprend de nombreuses expériences sur des coqs et semble être le premier à supposer que les glandes sexuelles agissent à travers des « sécrétions chimiques ». Ses expériences principales consistent à castrer des coqs auxquels il réimplante par la suite les gonades extirpées sur une partie du corps de coqs castrés. Il observe alors que les chapons « se comportèrent comme des poltrons et n'engageaient que rarement avec les autres coqs de brefs combats sans énergie et émettaient le ton monotone bien connu des chapons» (Sinding, 2003 : 42, citant Berthold, à son tour cité par Marc Klein). Les deux autres (ceux à qui il avait réimplanté les gonades) « (...) se battaient et poursuivaient les poules avec enthousiasme. Leurs crêtes et barbes rouges continuaient d'attirer l'attention et de pousser» (Fausto-Sterling 2000 : 149, citant Paul de Kruif relatant les expériences de Berthold). Pour Berthold, les informations devaient donc être transmises par le sang puisque les gonades réimplantées n'étaient connectées à aucun système nerveux. Son hypothèse fut alors que les testicules devaient influencer le système nerveux, non pas directement par des connexions nerveuses, mais grâce à la circulation sanguine. Elles transmettaient probablement des informations par des sécrétions chimiques.

Quelques années plus tard, un autre physiologiste, Charles-Edouard Brown-Séquard (1817-1894), le successeur de Claude Bernard à la chaire de physiologie au collège de France, suggère lui aussi que les effets des glandes sexuelles sont le fait de « sécrétions internes ».

 

Rajeunir

 

A la fin du XIXe siècle, l'idée de fouiller dans les gonades est également due en grande partie à la volonté de trouver des traitements contre le vieillissement et à l'idée répandue que la vitalité est logée dans les testicules.[i]

En 1889, Brown-Séquard  annonce à ses collègues de la société de Biologie parisienne qu'il s'est lui même injecté dix extraits de testicules de cobayes et de chiens pressés et filtrés. Selon ses dires, ces injections avaient eu pour effet de lui rendre jeunesse, vigueur, force, d'augmenter la longueur de ses jets d'urine, de faciliter ses défécations coûteuses, ou encore d'augmenter ses facultés intellectuelles (Brown-Sequard, 1889). Se trouvant vieilli, affaibli et fatigable, ce fut pour lui une évidence de chercher dans les testicules un remède au vieillissement, afin de retrouver la vigueur associée à sa jeunesse d'antan. « Il est bien connu que chez les hommes non malades, la variété considérable dans le degré des puissances cérébrales et médullaires est liée avec une variété très grande aussi de la puissance testiculaire» (Brown-Squard, 1889 : 652).

Les expériences de Brown-Séquard, éminent physiologiste et respecté de tous ne font cependant pas l'unanimité auprès de ses pairs. Ses découvertes du fameux « élixir de jouvence » amusent plus souvent ses collègues, qu'elles ne les convainc[ii]. Pourtant l'organothérapie (traitements à base d'extraits de gonades) allait acquérir une place importante dans l'ensemble des traitements proposés pour soigner « les maladies de femmes », pour revigorer les corps et les esprits ou encore pour tenter de soigner l'inversion sexuelle, en plus des expériences de greffes de testicules et d'ovaires qui commencent à être pratiquées. Ces expériences, avec celles qui sont menées à la même époque sur les glandes surrénales et thyroïdites, seront le point de départ pour penser qu'il peut y avoir dans l'organisme « des messagers chimiques » (Fausto-Sterling, 2000) responsables de modifications corporelles ou physiques. L'idée que les glandes sexuelles, à travers ces sécrétions chimiques, sont responsables des caractéristiques attribuées au masculin et au féminin commence alors à s'esquisser. 

C'est le début « d'une grande aventure » qui consiste à tester d'abord chez les animaux puis chez les humains des injections d'extraits de glandes sexuelles, des greffes de gonades partielles ou totales, dans l'espoir de trouver les fondements de la différence sexuelle. De nombreuses expériences de transplantations seront également réalisées dans le but de rajeunir les sujets, dont les plus célèbres furent sans doute celles de Samuel Serge Voronoff  (1866-1951), en France, dans les années 1920.  

Dans la continuité des expériences de Brown-Séquard, Voronoff est convaincu du rôle des testicules comme stimulant de l'énergie vitale. En quête de traitements rajeunissants, il expérimente sur 120 boucs et béliers des greffes de testicules. Il tente des greffes de testicules entiers, des greffes par transplantation en semis (par minuscules fragments), et enfin, des greffes en languettes de tailles intermédiaires, à la suite des quelles il conclut que ces dernières sont de parfaites réussites qui ont bien eu les effets rajeunissants escomptés. Enthousiasmé par ces résultats, il expérimente désormais sur les hommes des greffes de testicules qui défrayeront la chronique. Les donneurs de testicules d'hommes n'étant pas  nombreux à répondre à l'appel, il réalisera des xénogreffes entre hommes et singes, c'est-à-dire qu'il transplantera à des hommes des tissus testiculaires de singe.

Cependant, lorsqu'on s'intéresse aux expériences de transplantations de gonades (ovaires et testicules) c'est surtout à Eugen Steinach (1861-1944) que l'on pense.

Ce physiologiste viennois, directeur de la section de physiologie de l'Institut viennois de biologie expérimentale, fut surtout connu pour ses fameuses vasectomies (ligatures des canaux déférents) qu'il pratiquait avec son collègue Robert Lichtenstern, et qui étaient supposées, elles aussi, redonner une nouvelle jeunesse aux hommes vieillissants. A partir de 1894, et surtout dans les années 1910, il consacre une grande partie de sa recherche à l'étude des processus de différentiation sexuelle et s'intéresse pour cela aux fonctions jouées par les sécrétions des glandes sexuelles. Il expérimente dans son institut toutes sortes de transplantations de testicules et d'ovaires sur des cobayes femelles et mâles (respectivement et vice versa), castrés ou pas, nouveaux-nés ou d'un âge avancé, et va même jusqu'à pratiquer des greffes mixtes (greffes d'ovaires et testicules sur un même cobaye). Il cherche à fonder en nature, physiologiquement, la différence entre le masculin et le féminin. Ses résultats concluent à l'importance des sécrétions sexuelles dans la détermination des caractères sexuels ainsi que dans les modifications des comportements sexuels. Il observe que les substances sécrétées par les testicules induisent des caractères sexuels et comportements masculins et inhibent les caractéristiques féminines. Les substances ovariennes produisent les réactions inverses : elles inhibent le développement masculin et produisent les caractéristiques féminines. L'effet serait produit par les glandes elles-mêmes. Rapporté aux humains, il suppose que les homosexuels doivent avoir des « tissus féminins » dans les testicules. En « fouillant », il croit remarquer que les testicules des homosexuels souffrent d'atrophie, et va même jusqu'à trouver des cellules qui synthétisent l'hormone féminine, auxquelles il donne le nom de cellules F (Fausto-Sterling, 2000). Il réalise alors des expériences de transplantations de testicules d'hommes hétérosexuels sur des hommes homosexuels avec la conviction qu'il va voir l'orientation sexuelle de ces derniers devenir hétérosexuelle. Dans un premier temps, il paraît tout à fait satisfait par les résultats obtenus[iii], il semble bien y avoir modification de l'orientation sexuelle chez les sujets ayant reçu la greffe. Néanmoins, assez rapidement il finit par abandonner ces opérations, les réorientations sexuelles s'avérant finalement être des échecs (Fausto-Sterling, 2000).

Quoi qu'il en soit, il est tout de même convaincu que les substances secrétées par les glandes sexuelles, ne sont plus seulement responsables par leur action des caractéristiques masculines et féminines, mais, comme le remarque Fausto-Sterling, ses expériences sur les cobayes l'amènent à penser que ce sont les hormones elles-mêmes qui sont déjà sexuées, c'est-à-dire qu' elles « exhibent déjà elles mêmes un antagonisme sexuel » (Fausto-Sterling, 2000).

 

Hormones sexuelles

 

C'est 1905 qu' Ernest Henry Starling (1866-1927), invente le nom d'hormone (qui signifie excitant ou stimulant) pour définir ces composés chimiques qui « doivent se transporter depuis l'organe qui les produits jusqu'aux organes qui en sont affectés à travers le torrent sanguin » (Fausto-Sterling, 2000 : 150), abandonnant ainsi définitivement le paradigme nerveux.

Ce fut au tournant du siècle que les substances chimiques provenant des glandes sexuelles furent appelées « hormones sexuelles ». Comprises comme duelles et reposant sur l'attribution du caractère femelle aux ovaires et mâle aux testicules, elles répondent ainsi au schéma culturellement admis de la bicatégorisation des sexes. Par la suite, les hormones produites par les testicules vont d'ailleurs être appelées hormones mâles ou androgènes et les hormones secrétées par les ovaires vont être appelées  hormones femelles ou oestrogènes.[iv]

Les hormones sexuelles vont ainsi être définies sur la base de l'existence incontestée de ce modèle des deux sexes distincts et incommensurables, modèle qui oriente les travaux et les techniques de recherche. Ils définissent alors les hormones sexuelles par « leur lieu de formation glandulaire, ovaire ou testicule, puis par leur effet sur des organes cible considérés comme sexués» (Sinding, 2003 : 48).

Les hormones sexuelles, pensées comme les agents chimiques de la masculinité et de la féminité, viennent ainsi dans un premier temps renforcer la croyance d'alors qui veut que le sexe d'un individu réside dans ses gonades, avant de devenir elles-mêmes le critère déterminant de la différence des sexes.

Comme on a pu le voir par exemple dans les citations de Berthold à propos des coqs « se battant ou poursuivant les poules » et des chapons « poltrons », « sans énergie», ou dans les affirmations de Brown-Séquard à propos des extraits de testicules rendant « vigueur » « force» « jeunesse » ou « augmentant ses facultés intellectuelles », les glandes sexuelles semblent commander bien des comportements ou des propriétés attribuées au masculin ou au féminin.

Il faut donc noter que ces hormones ont été sexuées, c'est-à-dire qu'on les a appelées hormones sexuelles, alors que dès les années vingt, on va se rendre compte que leurs rôles ou leurs fonctions sont loin de se limiter aux caractères sexuels secondaires. Elles ne sont spécifiques à aucun sexe, et sont  présentes autant chez les mâles que chez les femelles. De plus, en fonction des conditions d'expérimentation, des hormones mâles peuvent féminiser, et des hormones femelles peuvent masculiniser les caractères sexuels secondaires. Enfin, il s'agit de molécules qui ont quasiment la même structure chimique, ce sont des stéroïdes et elles sont présentes en quantités variables chez tout un chacun. Pour toutes ces raisons, certains chercheurs ont même proposé de ne pas les appeler  hormones sexuelles ( Löwy, 2006 : 138).

Les hormones ont donc été associées au sexe en fonction des glandes sexuelles alors que très rapidement on va se rendre compte que ces mêmes « hormones sexuelles » ont des répercussions sur des organes de tout le corps, comme le cerveau, les poumons, les os, les vaisseaux sanguins, l'intestin, le foie ou la croissance et ne sont spécifique à aucun sexe. « Alors que les hormones sexuelles sont des régulateurs ontogéniques d'un large spectre, leurs rôles non sexuels dans le développement tant masculin que féminin ont pratiquement été éclipsés totalement » (Fausto-Sterling, 2000 : 147). 

 

Synthétiser, commercialiser les hormones

 

Dans les années vingt et trente, on va être capable de produire à faible coût des hormones de synthèses et dès lors, de les commercialiser à grande échelle. Les industries pharmaceutiques ne manqueront pas l'occasion et rapidement, ces hormones seront disponibles sur le marché. En fait, au début des années 1920, les hormones sexuelles peuvent être considérées comme « des médicaments à la recherche de maladies » (Oudshoorn, 2000 : 40).

On aurait pu penser que les hormones mâles susciteraient l'engouement au vu des propriétés physiques et morales prétendues qu'elles peuvent procurer, qui par ailleurs, correspondent à tout ce qui serait censé faire défaut aux femmes et qui justifie leur exclusion des sphères sociales ou politiques valorisées. Sans aller si loin, on aurait pu penser que les hommes auraient suffi à garantir l'ouverture d'un marché prometteur pour les hormones mâles. Aujourd'hui encore, la testostérone est censée garantir énergie, concentration, libido, agressivité, toutes des caractéristiques sociales fortement valorisées.

Pourtant, il n'en a pas été ainsi : ce sont les hormones femelles qui ont été massivement commercialisées sous la forme d'hormones de synthèses. Hormis la période du régime nazi en Allemagne, durant laquelle les firmes pharmaceutiques ont mené des recherches et vendu autant ou plus d'hormones mâles que femelles, en mettant en avant que ces traitements  favorisaient la virilité, la fertilité, la vigueur, ou  la combativité des allemands (Gaudillière, 2003), ces traitements disparaîtront rapidement à la fin de la seconde Guerre Mondiale. Partout ailleurs, ce sont les hormones femelles qui vont être commercialisées.

Les premières publicités pour les hormones féminines de synthèses vantaient leurs capacités à soigner les troubles et les maux des femmes liés à leurs cycles menstruels. Les oestrogènes, et par la suite la progestérone ajoutée dans la pilule contraceptive sont d'ailleurs devenus « les médicaments les plus utilisés de toute l'histoire de la médecine » (Oudshoorn, 1998 : 775).

Nelly Oudshoorn explique ce succès par un enchaînement de facteurs sociaux et techniques. La conviction ancienne que le corps des femmes est plus sujet aux maladies a favorisé l'émergence d'une spécialité médicale, la gynécologie, qui à son tour a permis d'assurer les conditions nécessaires à la commercialisation des hormones féminines. Le corps des femmes est ainsi devenu la cible principale des traitements hormonaux.

Elle s'intéresse à trois groupes d'acteurs engagés dans l'étude des hormones sexuelles : les scientifiques de laboratoires, les médecins et les groupes pharmaceutiques. Plus particulièrement, elle s'intéresse aux conditions matérielles d'accès aux matériaux de recherche et à leurs implications en termes de pratiques scientifiques et d'activités de recherche. Ainsi, par exemple, la collecte des urines (riches en hormones sexuelles) a été facilitée par un domaine médical fortement structuré autour du corps reproducteur des femmes, dont la gynécologie constitue une spécialité sans équivalent pour les hommes. Les gynécologues étaient alors les plus à même de récolter les urines des femmes (notamment des femmes enceintes), qui serviraient comme matériaux de recherche et dans les essais cliniques. Les deux autres acteurs, pour se procurer ces matériaux précieux durent nécessairement passer par les gynécologues qui en contrepartie imposèrent leurs priorités en matière de recherche. L'inégale institutionnalisation du traitement médical du corps des femmes, les a ainsi transformées en une matière première bien plus accessible pour les scientifiques de laboratoires avec l'aide des gynécologues. A terme, cela a permis l'ouverture d'un marché beaucoup plus vaste et rentable pour les firmes pharmaceutiques. 

 Notons que si les hormones féminines de synthèses semblent avoir été mises sur le marché dans un premier temps à des fins thérapeutiques, leur utilisation va rapidement dépasser ces simples fonctions.

La pilule contraceptive hormonale n'a pas pour but de soigner un quelconque trouble ou une quelconque maladie, quoiqu'elle ait d'abord été conçue comme un outil de régulation et de contrôle des naissances pour freiner les phénomènes de surpopulations dans certains pays du Sud (Gardey, 2006), avant que les femmes ne se la réapproprie dans le but de maîtriser leur fécondité.

En outre, si les recherches en matière de contraception se sont concentrées uniquement sur les femmes, il en résulte qu'elles sont, aujourd'hui encore les seules à porter toute la responsabilité et les conséquences des traitements contraceptifs qui leurs sont exclusivement destinés. Depuis la seconde Guerre Mondiale, tandis que pour les femmes 13 nouveaux contraceptifs ont été mis au point (Oudshoorn, 1999), il n' y a eu aucune innovation en matière de contraception masculine, à part le préservatif qui existait déjà et des techniques de stérilisation définitive, qui ne sont pas des contraceptifs temporaires.

D'autre part, les hormones sexuelles vont également être prescrites aux intersexes pour les masculiniser ou les féminiser et ainsi fabriquer des corps concordants avec les normes de la féminité et de la masculinité en vigueur. Dans ce dernier cas, les hormones vont donc paradoxalement être utilisées pour modifier et transformer des corps, et faire passer des individus d'un sexe à l'autre, ébranlant ainsi la certitude que les sexes seraient fondés en nature de manière inébranlable.


Définir le sexe par les hormones?

 

L'histoire de la conceptualisation et de la production des hormones comme duelles et sexuelles montre bien la façon dont la bicatégorisation du sexe est toujours appréhendée à travers des prismes sociaux et est produite par un ensemble de pratiques et de discours. En aucun cas elle ne les précède. Les corps (féminins, masculins, hormonaux etc...) ne sont pas donnés directement, sans médiations. « Il n'existe pas de vérité naturelle sur le corps qui ne soit donnée directement et sans intermédiaire . Le corps est toujours un corps signifié (...) Les sciences biomédicales en tant que techniques discursives (re)construisent et reflètent notre compréhension du genre et du corps » (Oudshoorn, 2000 : 34-35).

Bien que le sexe hormonal soit aujourd'hui encore considéré comme un critère déterminant du sexe[v], il semble difficile de pouvoir distinguer deux sexes et seulement deux sexes hormonaux. Tout comme pour les chromosomes (il n'y a pas que deux formules XX et XY) ou les gonades (elles peuvent être mixtes), il est impossible de tracer une frontière qui enregistrerait des sauts qualitatifs entre les soi-disant deux sexes hormonaux, nous sommes en présence de variations quantitatives (Kraus, 2000 : 202). Cette bipartition est le fruit d'un travail biomédical qui se fixe pour tâche, entre autres, la construction de la frontière dichotomique. En ce sens, comme le montre Elsa Dorlin, la bicatégorisation constitue un « obstacle épistémologique » pour saisir la complexité du sexe (Dorlin, 2005). « La bicatégorisation s'apparente alors à une substance : les phénomènes de sexuation étant conçus comme « le signe d'une propriété substantielle» intimement caché à l'intérieur du corps : le sexe féminin et le sexe masculin. » (Dorlin, 2008 : 42).

 Par ailleurs, les différentes possibilités des modes d'administrations des hormones sexuelles ont ceci de paradoxal que si dans un premier temps elles ont permis d' espérer qu'on trouverait le fondement biologique du sexe,  elles contribuent aujourd'hui à brouiller un peu plus la frontière poreuse qui sépare les deux sexes, comme en témoigne leurs utilisations par les transsexuel-le-s qui, de plus en plus, modifient leurs corps ou « changent de sexe ». Ils et elles organisent des réseaux d'échanges et d'informations pour se procurer et utiliser des hormones, loin des circuits médico-psychiatriques dits officiels, desquels ils et elles tentent de s'affranchir.

 

Lire la suite : Partie 2 Les «scientifiques du genre ».

 

Bibliographie

 

 

 



[i] En 1674, par exemple, Thomas Willis distingue le diabète sucré du diabète insipide « par la saveur des urines et écrit déjà que « Le sang, en passant à travers les testicules, retrouve une vertu nouvelle et vivifiante » » (Augier, Fréderic. 1990. « Docteur Samuel Serge Voronoff » Thèse de médecine, Université de Lyon1, p 45)

 

[ii] Finalement, on finit par se rendre compte bien après que les effets qu'il décrivait devaient probablement être dû au pouvoir de l'autosuggestion, les testicules ne stockant pas les substances qu'elles sécrètent.

 

[iii] Résultats à propos desquels, d'ailleurs, il travaille en étroite collaboration avec Magnus Hirschfeld, sexologue qui milite pour la dépénalisation de l'homosexualité dans l'Allemagne d'alors et qui, à la même période, a de grands espoirs de voir les expériences et théories de Steinach parvenir à soigner « l'inversion sexuelle » qu'il considère comme une maladie et non pas comme un crime.

 

[iv] Nous noterons que les hormones « mâles », les « androgènes » sont rattachées à l'idée  qu'elles sont responsables  de la masculinité tandis que les hormones « femelles », les « oestrogènes » sont rattachées à l'idée de changement cyclique induit par oestrus , autrement  limité à la période de fécondité. La définition de la masculinité par les hormones est d'ordre général, celle de la féminité est limitée à une période et une fonction.

 

[v] Par exemple, lors des derniers championnats mondiaux d'athlétisme, la candidate médaille d'or du 800m femmes, Caster Semenya, aux termes d'un examen clinique qui devait « tester sa féminité » (qui avait été mise en doute par ses performances sportives) a fini par être purement et simplement déclarée non apte à concourir chez les femmes. Elle ne possèderait pas les caractéristiques nécessaires lui permettant d'être considérée biologiquement de sexe féminin, au motif que son organisme produirait trop de testostérone. (Or, malgré la présence de testicules intra- abdominaux, elle n'est pas non plus un homme) Cette histoire montre si besoin est, les limites de la bicatégorisation du sexe.